La tempête Alex

À peine notre journée de vidage de carburant terminée à la hâte (voir l’article précédent), il nous fallut nous préparer pour la soirée. Non pas pour une sortie au bal, mais pour la dépression annoncée méchante qui doit s’abattre sur les côtes du Morbihan dans la nuit.

Prévue depuis plusieurs jours, elle s’est transformée en bombe dépressionnaire; un développement explosif qui amène la dépression à se creuser fortement et rapidement ce qui engendre des vents violents.

Rafales à 150km/h attendues

Nous préparons le bateau pour cela. Les amarres sont doublées triplées, pare-battages ajustés, les voiles solidement arrimées et tout ce qui se trouve sur le pont rangé.

Pare-battages, pour éviter le battage ….

À ce moment-là rien ne laisse présager l'arrivée d'un quelconque mauvais temps. Le vent est calme 7-8 nœuds et le ciel clair au loin. La dépression est encore à plusieurs centaines de kilomètres.

Après un fastueux repas de fête (des pâtes sauce tomate), le vent commence à s’établir; 20 nœuds, 25 nœuds. Avec l’ordinateur de bord calé sur les prévisions météo mises à jour, nous attendons patiemment. Ça monte, 30 nœuds puis 35 nœuds.

Nous nous installons confortablement, car l’on sait que l’on en aura pour au moins jusqu’à 1-2h du matin.

La marée est descendante et de fort coefficient. Au plus fort de la tourmente, nous devrions être 4 mètres “plus bas” et donc mieux protégés. Ça monte encore, 40 nœuds, 45 nœuds. C’est déjà assez impressionnant, mais pas inconnu. Cela nous remémore l’hiver d’avant, bloqués à Camaret-sur-mer pendant 10 jours, voyant subissant les dépressions nous tomber dessus les unes derrière les autres. Nos amarres par battage et moral avaient bien été entamées par les heures de ragage. Mais là ce n’est pas le cas, pas d’à-coups sur les défenses.

 

Je garde un œil sur l’anémomètre et le baromètre. En temps normal ce dernier décroît lentement à l’approche du front, un pic se creuse à son passage et la pression remonte ensuite. On regarde également la vitesse de chute de pression: de combien d’hectopascals par heure et/ou sur 3 heures.

Selon l’auteur Jean-Yves Bernot, les variations de pressions peuvent être interprétées de la manière suivante pour estimer la force du vent :

 

Variation hPa / heure             Vent (km/h)

5 hPa / 1h                                      95 et +

3 hPa / 1h                                      75

3 hPa / 3h                                     45

 

Chute TRES rapide de la pression

Avec la soirée avançant, le vent forcissant, nous avons pu observer le baromètre afficher une chute de pression de 9.4 hPa / heure. Le vent est monté jusqu’à environ 40 nœuds (75 km/h). Pas de pluie, mais le vent de sud-sud-ouest plaque les 25 tonnes du bateau contre le ponton mettant à rude épreuve nos par-battages. Un a cédé et deux autres sont sortis de leurs logements. Petite sortie pour les remettre à leurs places.

Le vent siffle, tout bouge et tout claque. Jusqu’à ce qu’il tombe brusquement à 8-10 nœuds. Calme soudain. Il fut donc très probable que nous soyons passés par le centre de la dépression. Mais après quelques minutes, le vent tourne et l’on repart dans l’autre sens. On va subir l’arrière de la dépression, la queue du monstre. Cette fois ce sont nos amarres qui retiennent tout le bateau. Le vent forcit, forcit encore, jusqu’à atteindre 65 nœuds (120km/h).

Alex flashé pour excès de vitesse. 

Nous sortons dans le cockpit (abrités derrière la capote) pour “admirer” le spectacle. Le bruit est dantesque, le sifflement du vent est autant assourdissant qu’envoûtant. Peu de nuages dans le ciel et la pleine lune nous regarde.

D’autres ont eu moins de chance, de l’autre côté de la rade, nous entendons et voyons deux Génois qui se sont déroulés et sont partis en lambeaux.

On observera le lendemain soir le deuxième passage de cette même dépression qui, avant un détour par la bretagne nord, est revenue nous faire "la bise" 24 heures plus tard d'une manière certes plus douce. Le baromètre en atteste: un premier pic vertigineux suivit d'un autre un jour plus tard.