Caprice de bateau ?

On l’a pourtant bichonné, le Télémaque… 
Les néophytes que nous sommes s’éberluent encore souvent du nombre de choses qui cassent, lâchent, se dérèglent et s’usent bien avant terme sur notre bateau. Poulies qui chouine, chariot sorti de son rail, drisse qui se coince, réservoir qui fuit, carburant aussi troublé que nos esprits et j’en passe. 
Un regard résigné en direction du ciel, les bras levés criant « Pourquoi? » à Neptune qui doit être décidément hilare dans son palais abyssal: « Le Télémaque? Rien que d’entendre parler d’eux, je suis écroulé! On se marre pas souvent dans ce boulot, mais là y a de quoi. ». 
La moindre halte devient escale technique: Réparations, drainages, colmatages suivent un duo enquête-exploration plié en huit, tordu comme un esprit ecclésiastique, dans la cale ou les cloisons. De bonheur point, de diesel et de mastic beaucoup, d’angoisse constamment. 

Mais! 
Et c’est là que j’interviens - ça m’arrive. Sortant un de mes grimoires de la bibliothèque, le claquant lourdement sur la table à carte puis m’ajustant mon lorgnon sur le nez, je déchiffre les échos laissés par nos prédécesseurs à la chaude lumière de la LED. 
Nous sommes au sud du Portugal et je me devais de donner la parole à un enfant du pays, qui ne l’a pas eu depuis longtemps. C’est donc vers Vasco de Gama (déjà évoqué dans l’article précédent) que je me suis tourné. 
Lui-même n’a pas laissé de mémoires ni de journal de bord (ou ce dernier s’est perdu), mais un de ces matelots a savamment noté le compte-rendu de son expédition de 1497-1498 aux Indes, et c’est là-dessus que je me suis appuyé. 

Sans m’abîmer dans les détails, la quasi-intégralité des escales le long des côtes ont été motivés par des raisons techniques. Pour preuve: à peine avoir quitté Lisbonne, un arrêt au Cap-Vert est nécessaire pour retaper le gréement, le suivant l’est tout autant pour réparer et même démonter intégralement un des navires pour en charger les pièces détachées sur les autres. 
Lors de la traversée de l’océan Indien, un des mâts se fend par son milieu. Il doit être rafistolé avec un câble pour le faire tenir pour le reste du voyage. La suite du récit est émaillée d’incidents plus ou moins spectaculaires qui montrent à quel point le matériel souffre des éléments (vents, mouvements, humidité, sel, etc.). 
Tout cela bien entendu sans un Uship ou un Accastillage Diffusion à la ronde! Seule une poignée de marins hirsutes, scorbutiques armés des moyens de leur siècle, à savoir de la ficelle et du courage. 

Vasco de Gama arrivant à l'Accastillage Diffusion


Pour leurs successeurs, ce fut à peu près le même schéma. Les marins et les bateaux changèrent, mais pas le cortège de vexations, de tracas et d’incidents. Colomb, Bougainville, ou encore Moitessier en témoigneraient. 

Pour en revenir à nous, cela ne date donc pas d’hier qu’un bateau se délite au fur et à mesure de sa marche. L’attention doit donc être constante, le moindre détail ayant son importance. Il y a une raison que l’on doit se faire sur cette condition, et donc savoir mettre en place une armature psychologique toute neuve qui ne se vend pas en magasin. Ça vient petit à petit, par induction. On est encore à l’aube de notre aventure. 
Neptune est donc innocent.