C'était quoi ce bruit ?

Alain

Après un peu plus de deux semaines d’attente de vent et météo favorable à Cangas (en face de Vigo en Espagne), nous voilà prêt à partir, en ce matin paisible de 25 décembre. L’année passée nous avions déjà profité de ce jour saint pour avancer; mais cette fois quelle ne fut pas notre surprise quand les trois employé de ce petit port de plaisance viennent nous apporter une bouteille de mousseux et nous aider à appareiller. Certes nous étions le jour de Noël et les seuls plaisanciers de passage en basse basse saison, mais s’il n’y a pas de neige dans cette région, c’est sûrement dû à l’accueil chaleureux.

Il nous fallut un peu plus d’une heure pour quitter la baie de Vigo et cela sans croiser un seul bateau. Avec un petit vent du nord 2-3 Beaufort, nous abattons en direction du sud, confiant pour le trajet planifié qui doit nous conduire jusqu’au sud du Portugal, Cascais. Environ 30h de navigation nous attend, mais nous sommes confiants, au regard des prévisions et surtout déterminé à mettre de la distance avec le mauvais temps en atlantique Nord.

Au début de l’après-midi, j’entends un “Clong”. C’était quoi ce bruit ? Il va sans dire qu’après des semaines à avoir appris les moindres petits bruits du bateau, quand un nouveau surgit on se demande toujours ce qui à pu le provoquer. Est-ce le saucisson pendu dans la cuisine qui s’est balancé un peu trop près de la cloison ou est-ce déjà l’eau qui envahit les fonds ?

Je descends dans notre cabine, au pied de notre lit pour vérifier quelque chose en collant ma tête près de l’ouverture du fond. J’y entends plus précisément un mécontentement de notre hélice. Celle-ci, entraînée par la vitesse du bateau sous voile, tourne, mais pas avec le doux ronronnement habituel. Quelquechose s’est passé là en bas. Nous mettons le bateau à la cape (manoeuvre pour mettre le bateau rapidement à l’arrêt sans pour autant affaler les voiles) et ayant une idée de ce qui s’est passé, je saisis la GoPro (caméra étanche) pour la fixer solidement au bout d’une gaffe. Même deux gaffes pour espérer voir quelque chose là-dessous.

Et c’est bien cela; nous avons perdu l’anode d’hélice. Ce petit cône de zinc fixé au bout de l’hélice est censé protéger le bateau de la corrosion galvanique. Nous l’avions remplacée pendant les travaux, mais (apparemment) pas fixée de manière correcte, avec du frein filet. On apprend. Durement, mais on apprend.

Reprenant notre route en laissant notre anode contempler les grands fonds portugais, nous décidons de nous éloigner de la côte, car le vent de 3-4 beauforts annoncé n’est pas présent. Nous sommes encore trop près la côte qui nous protège. Pendant ce temps je décide de vider à la cuve à eaux noire (la cuve à merde) que l’on avait décidé de commencer à utiliser les deux semaines précédentes. Tous les voiliers n’en sont pas équipés, pour éviter les rejets dans les ports et près des côtes. Oui c’est du luxe, mais quand il est livré avec le bateau, autant s’en servir et profiter de son bronze du matin peinard sans devoir marcher 200 mètres sous la pluie pour aller au sanitaires du port; non chauffés qui plus est. Le choix est vite fait.

J’enclenche donc la pompe qui est censée vider les quelques dizaines de litres à la mer. Me disant que cela prendra quelques minutes, je vaque à la conduite du bateau. Quelques minutes plus tard, une “odeur” se fait “sentir” dans le carré. Au début je me disais que cela devait être normal, qu’il devait bien avoir un peu d’odeur qui remonte l’évent après avoir brassé tous ces litres. Mais l’odeur persiste et s’amplifie. Je décide d’aller vérifier que tout se passe bien dans la cale moteur. Deuxième agréable surprise de la journée en voyant y le plafond goutter. Ha non, ce n’est pas de l’eau, ou plutôt c’en était, avant. L’odeur est “bien présente” et je me dirige vers ladite cuve. Je tape dessus avec un outil pour juger du niveau de son remplissage. Alors que nous avions dû la remplir de maximum 100l de joie du matin, cette cuve de 300l semble maintenant pleine ! Je regarde le tuyau transparent de l’évent; celui-ci est maintenant opaque. Celui-ci remonte bien au-dessus de la ligne de flottaison pour éviter tout débordement. Mais la force des vagues venant taper contre la coque à fait remonter l’eau de mer au travers de la pompe, remplis notre cuve et l’à fait débordée au travers de l’évent… On apprend. Durement, mais on apprend.

Bref, nous poursuivons notre route. Sachant qu’un peu plus de travail nous attend à l’arrivée. Mais nous gardons le moral, nous avons un but.

Rémi

Notre présomption a bien failli avoir raison de nous.Dans notre hâte de rallier le sud et les températures plus clémentes, nous avons sauté sur la première fenêtre météo un tant soit peu favorable avec pour ambition rien moins que de faire 250 milles pour aller de Vigo à Lisbonne. Une estimation d’un jour et demi à deux en mer, dont une nuit entière.

Mais on avait oublié un élément essentiel: on est débutants. Et on n’a pas encore suffisamment étrenné notre bateau, d’où les multiples surprises qu’il nous cause et que nous avons le malheur de prendre pour des malédictions. Mais loin des conjurations divines, ce qui nous arrive est somme toute normal, ou plutôt devrais-je dire inévitable. Face à un élément aussi imprévisible que la mer, y entrer en tablant sur sa bonne étoile, c’est l’assurance de la tuile et son cortège d’affres.

Nous naviguions ainsi l’esprit serein, plein vent arrière et toute voile dehors. Une bonne houle nous poussait et le vent était stable et soutenu. La nuit venait de tomber et nous étions à 15 milles au large de Porto. J’ai laissé la barre à Alain le temps d’aller me réchauffer à l’intérieur. Je n’étais pas assis depuis 3 minutes que j’entends le bruit de la chute d’un tiroir. Son lourd contenu a forcé le loquet sur un coup de gîte.

« Une grosse vague nous aura désaxés », me suis-je dit. Deux minutes plus tard, le tiroir retombe. Le bateau gîte. Je sors. Le vent a forci. Doublé même. Sifflant dans la nuit avec un bruit de train qui passe.

Étant surtoilé, on décide de prendre deux ris. Mais le bruit du vent, la force de la houle et l’obscurité ont induit en nous un début de panique. On oublie de border l’écoute de Grand Voile pendant la prise de ris et complètement l’artimon, sorti en plein.

En un instant la décision est rapidement prise: direction Porto, sans discussion. 

Alain

Nous sommes alors à un peu plus de 12 miles de Porto. Les lumières nous semblent toutes proches dans la nuit, mais le chemin est encore long dans cette inconfortable position que nous adoptons avec le bateau, celle du dos courbé pour éviter quelque chose de pire. À ce moment-là, l’hélice semble n’être toujours pas contente. Ou est-ce moi qui n’ai plus l’habitude de son bruit ?? Je ne saurais dire sur le moment, avec ce début de panique. Aucun moyen de savoir si l’hélice (sans son anode) est saine ou qu’elle n’est pas en train de se dégluiguer. Qui sait? Comment être sûr de ne pas entendre se détacher ces 5000€ de bronze au milieu du chenal de Porto ? Sur le moment je nous vois déjà échoués sur la rocaille devant la ville.

Dans ce genre de situation, la raison voudrait que l’on ne prenne aucun risque et que l’on se signale au Centre de Secours portugais pour qu’il nous envoie une vedette en vue d’un remorquage.

Mais la raison est vite rattrapée par l’incertitude. Est-ce que je vais être capable de contacter les autorités et leur expliquer la situation ? Combien d’heures va-t-il falloir attendre leurs arrivées un soir de 25 décembre ? De quoi vais-je avoir l’air si c’est une fausse alerte ? De quoi vais-je avoir l’air si c’était plus grave ?

Nous décidons de continuer l’heure suivante avec moins de toile et d’appuyer gentiment au moteur et si l’hélice se met à faire plus de bruit, nous appelons les secours. Les minutes passent, nous nous rapprochons de Porto. Entre-temps nous passons la zone de mouillage des cargos au nord de Porto. Un peu de zigzags dans la nuit à deviner où est ce bateau, ce qu’il fait, sa distance. Tous nos sens vont dans tous les sens. L’hélice continue à tourner, sans bruit anormal. Ouf, un peu rassurés. Entre-temps le vent est bien tombé. De 30 noeuds, il est tombé à 15, puis 10. Nous soufflons un peu avant de préparer le bateau pour l’accostage. Le vent tombe encore, plus que 5 noeuds à l’arrivée sur Porto. Nous progressons lentement au passage de la digue pour bien avoir le temps d’apprécier notre position. Un peu trop lentement même. Normalement nous devrions être à 3-4 noeuds moteurs au ralenti. L’indicateur m’affiche 2 noeuds. Ce n’est pas possible, on l’a perdu cette hélice pour finir ? Un peu de gaz… Non c’est bon, on accélère. Comment c’est possible ? Ha merde, c’est juste, on remonte une rivière. On est à l’embouchure d’un fleuve qui déplace 1000m3/s. Ça va, c’est normal. On continue.

Nous arrivons sains et saufs à la marina. Nous frappons nos amarres solidement et nous pouvons enfin souffler. Il est minuit, nous sommes encore trop “excités” pour pouvoir fermer l’oeil. La bouteille de mousseux reçue le matin y passera en tant que dormicum. Et surtout ne pas oublier de passer un joyeux Noël !

Rémi

On a repris nos esprits, et le calme y est vite revenu. Mais on a été échaudés. Le temps de lécher nos plaies, la stratégie pour la suite va changer.

Les navigations se feront désormais en cabotage, de jour et par temps cléments, préparer avec une plus grande discipline. Nous renonçons à aller à Madère et aux Canaries pour cette saison, ainsi qu’à une traversée de l’océan. Nous passerons Gibraltar et ferons nos armes en Méditerranée en attendant d’être prêts et complètement à l’aise avec ce bateau.

Je réalise en écrivant ces lignes que le recul nous manque pour se rendre compte de nos erreurs. Mais de celles-ci on apprend. On relève la tête, les Caraïbes et le Pacifique n’en seront que remis à plus tard. 

 

Hélice avec son anode

Quelques jours plus tard, nous avons plongé pour vérifier l'hélice. L'anode avait bien disparue, mais le reste tiens bien.