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Chapitre 2 - Vers les docks

 

Environ un mois auparavant, sur la côte américaine.

— Allons allons, messieurs ! Pressons un petit peu, on ne va pas y passer la nuit !

Un petit quadragénaire à la figure pâle, barrée d’une moustache finement brossée au-dessus des lèvres, le regard vif et le geste rendu nerveux par le froid humide, houspillait la poignée de dockers qui s’affairaient à charger de lourds tonneaux sur un brick fraîchement repeint et qui brillait comme un sou neuf dans le port de New York. Sa voix enrouée sonnait comme une cloche fêlée, entremêlée de toussotements sourds. Étroitement calfeutré dans un manteau d’hiver bleu foncé en tweed usé aux coudes, il consultait nerveusement sa montre à gousset, chronométrant mentalement ces pauvres bougres qui s’exécutaient en maugréant quelques injures étouffées.

Le soleil glissait lentement vers l’horizon embrumé d’un smog épais. Dans la lumière déclinante, le navire se reflétait fièrement dans l’eau aux moirures huileuses de l’East River. Le brouhaha des docks était constant et régulier, comme un pouls constamment audible dont la ville était le cœur. Un vent léger faisait à peine vibrer le gréement neuf et les espars en bois reluisaient des gouttes de la pluie tombée dans l’après-midi.

— Vous leur donnez du fil à retordre, Albert. Laissez-les donc faire. Vous allez les vexer et n’en serez pas mieux servi.

Dit d’une voix calme et caverneuse, ce trait de sagesse avait fait sursauter le méticuleux contrôleur, lui faisant presque tomber sa montre des mains.

Figure carrée, légèrement émaciée, cernée d’une barbe sans moustache qui le faisait ressembler à Abraham Lincoln, un nez droit emmitouflé dans une longue écharpe carmin dont une extrémité volait au vent, le capitaine Benjamin Briggs s’était discrètement approché de son second, qui tenait si fiévreusement l’équipe de chargement en bride.

— Mais capitaine, à ce train-là, on ne sera jamais dans les temps, protesta-t-il.

— Vous êtes bien trop pessimiste. Nous prendrons le temps nécessaire pour faire un bon départ.

Le ton était devenu plus tranquille et un léger rehaussement des pommettes faisait deviner le sourire sous l’écharpe.

Albert Richardson, commandant en second de la Mary Celeste, allait répondre pour justifier son empressement, mais un geste bref de son interlocuteur lui fit comprendre que c’était inutile.

— Rentrez vous reposer, je reprends la supervision. J’ai besoin de vous en pleine forme demain matin quand nous appareillerons.

— Je vous remercie capitaine, répliqua Richardson, manifestant dans sa reconnaissance une obséquiosité de subalterne discipliné. Il rajusta sa casquette à visière où brillait une ancre marine de laiton savamment poli, puis sans demander son reste tourna les talons et s’éloigna d’un pas martial, sous le regard amusé de son supérieur.

 

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