Chapitre 1 - Une étrange rencontre

 

    À bord d’un brick de commerce en Atlantique Nord, à la fin du XIXe siècle. Après une séance d’observation sur le pont de son navire, c’était d’un pas lent que le capitaine avait regagné sa cabine pour mettre le journal de bord à jour, espérant qu’une activité tout aussi constructive qu’elle est obligatoire lui ferait passer le temps, si long et répétitif en haute mer. 

    Rejetant sa casquette bleue à ancre sur sa couchette, poussant un soupir étouffé trahissant sa lassitude, il s’assit lourdement dans sa chaise à vis, l’esprit inlassablement vidé par le sifflement éternel du vent, puis se ramena du pied jusqu’au bord de la table encombrée de cartes. Il y ouvrit le grand livre relié de cuir sur lequel le nom de son navire, Dei Gratia, reluisait en grandes lettres dorées dans les quelques rayons de soleil qui passaient par le petit hublot. 

    5 décembre 1872. Midi. Bien qu’homme de goût autant que de mer, les longues traversées n’avaient jamais su enivrer cette âme prompte à l’ennui. Il est une durée à partir de laquelle l’immensité désertique pèse, et s’enfonce dans le corps avec une douleur sourde, entraînant avec elle l’esprit qui lui résiste. Elle cloue, hante et soumet ceux qui n’elle n’a pas réussi à séduire. Le capitaine David Morehouse était de ceux-là. Et depuis que lui et son équipage avaient quitté New York trois semaines plus tôt, rien de bien extraordinaire ne lui tombait sous la plume. Les plus élémentaires observations même échappaient à ce qu’il arrivait à mobiliser de concentration. Rien qui ne mérita une place dans ce carnet du devoir. Rien enfin qui ne puisse sensiblement différer de la ligne précédente, écrite quelques heures plus tôt. Avec cela, un long calme régnait sur l’océan, accompagné d’un climat d’une douceur inhabituelle pour l’Atlantique Nord à cette époque. 

    Homme de devoir cependant, et malgré cette vacuité passagère, il maîtrisa son dégoût autant que sa fatigue pour réaliser ce travail de pendule, et c’est avec une conscience qu’il mit quelques minutes à rassembler qu’il trempa sa plume dans ce qui n’avait pas encore séché d’encre pour marquer posément la position de son bâtiment sur le globe, l’heure et la date. Il allait y ajouter une petite phrase de son cru pour en égayer une lecture ultérieure, lorsque trois coups secs et saccadés, ostensiblement nerveux retentirent à la porte. 

— Capitaine ! Capitaine ! Puis-je vous parler ? cria une voix qui n’attendit aucune invitation pour troubler les quelques instants de quiétude que le bon officier pensait ne pas avoir volée. 
— Arthur! soupira patiemment Morehouse, qui avait reconnu l’accent irlandais chuintant de son timonier.      

    Pivotant lentement sur sa chaise dont la vis grinça, il se tourna en direction de la porte qui, pressentait-il, pouvait s’ouvrir à tout instant, contaminée par la nervosité de celui-ci. Effectivement, la porte s’ouvrit légèrement, laissant passer la trogne rougeaude d’un homme à forte carrure, aux yeux perçants et vifs sous d’épais sourcils roux. Un béret noir et auréolé de trace de sel et saupoudré de suie de charbon recouvrait cette apparition. 
— Que me vaut le plaisir ? dit-il, avec une ironie amère qui trahissait le mépris que lui inspirait ce manque de tact. 
— On voit quelque chose sur notre bâbord. Un autre navire, je crois. 
— Tiens donc. Morehouse força sa patience, en espérant qu’elle rachèterait son affliction et fit de son mieux pour conserver un ton poli et qu’aucun soupir ne vienne trahir son véritable état d’esprit. Un sourire se fit même jour sur ses lèvres. 
— Et vous n’en avez jamais vu ? ne put-il s’empêcher. L’autre ne comprit pas, hésita un instant puis repartit aussitôt: 
— Mais quelque chose semble étrange. Son cap est instable, inconstant… comme s’il était ivre. 
— Allons bon ! Un bateau ivre. 

    Malgré la sensation agréable, presque voluptueuse, que lui procurait sa taquinerie et qui pour le coup racheta sa langueur, il en eut la curiosité piquée. Mais visiblement, ce que le capitaine avait pris pour de la nervosité ressemblait presque à de la panique. La voix saccadée, le ton nerveux et le regard vif ne ressemblaient pas à son marin qui se signalait d’habitude par état presque perpétuellement flegmatique qui lui avait valu le sobriquet de « morse » auprès du reste de l’équipage. Il se leva d’un bond malgré la fatigue, fit un détour par le poste de barre pour y saisir au passage sa paire de jumelles et fila droit vers l’avant du pont.

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